Mary Rozell, directrice de l'UBS Art Collection

L’Oeil de lynx de l’art

La banque UBS abrite une collection d’art majeure, l’une des plus importantes au monde dans ce registre. Mary Rozell la dirige d’une main de maître. Elle partage sa vision dans un entretien exclusif.

John Armleder

BOLEROVous vous trouvez à New York, mais votre esprit est probablement déjà à Bâle. Quelle surprise nous réservez-vous pour la présentation de la Collection d’art UBS à Art Basel, en juin?

MARY ROZELL En réalité, nous sommes en pleins préparatifs d’une exposition d’artistes se servant des textiles comme support de création. En parallèle, nous travaillons sur les foires de Hong Kong et de Miami.

L’art textile, qui fait notamment appel au tissage, à la couture et à la broderie, a longtemps été snobé, car connoté trop féminin. Aujourd’hui, c’est une vraie tendance sur le marché de l’art.

Nous n’avons pas ciblé cette thématique pour constituer nos collections, c’est plutôt l’inverse qui se produit: nous acquérons des œuvres individuelles et avec le temps, des tendances émergent. Comme actuellement, celle des artistes textiles ou celle des œuvres dédiées au climat et à l’environnement. Les fameuses compositions photographiques réalisées par Cindy Sherman dans les années 1970 et 1980 n’ont ainsi été rattachées qu’après coup au mouvement américain de la «Pictures Generation». Cette classification s’est opérée au moment où l’on a réalisé que cette forme d’expression était née en réaction à l’omniprésence des médias, de la publicité et du commerce. Même si nous sommes tentés de ne décrypter que le message individuel de l’œuvre, en réalité, celui-ci nous éclaire sur la conscience collective.

En dehors de l’illustre Sheila Hicks, papesse de l’art textile, qui présentez-vous?

Il y a cette fabuleuse artiste bosniaque, Maja Bajevic´ dont nous avons acheté une tapisserie chez Peter Kilchmann. Cette œuvre issue de la série «Arts, Crafts and Facts (Households)» reproduit les cours de la bourse, allégorie des disparités salariales entre les sexes et, par là même, des inégalités de genre. Réalisée en utilisant une technique de broderie bosniaque traditionnelle, sa création cadre parfaitement avec l’esprit de la nouvelle campagne de marque UBS intitulée «Banking is our craft».

L’art est au service de l’image d’une entreprise, mais il est aussi synonyme de lifestyle et reflète l’intérêt très largement partagé au sein de la société pour ces collections. À vos yeux, quelle fonction l’art revêt-il aujourd’hui, notamment face aux crises et aux conflits qui s’embrasent?

Je crois que l’art peut nous ouvrir de nouvelles perspectives. Les artistes jouent un rôle essentiel dans notre capacité à assimiler, sur le plan intellectuel et émotionnel, ce qui se passe dans le monde. Contempler une œuvre d’art nous conduit souvent à étoffer les points de vue possibles sur un objet ou un enjeu. Les artistes sont très subtils, ils peuvent faire référence à l’actualité, mais se l’approprient d’une manière singulière. On a beau en entendre parler dans les médias, l’artiste nous en proposera une toute autre vision.

L’artiste se fait interprète de l’actualité, critique de la société, en somme, sismographe?

Oui, je suis convaincue que les artistes intègrent les crises et les guerres actuelles dans leur processus créatif. Grâce à leur grande sensibilité, ils ont la faculté de transformer ce qu’ils voient et ressentent au sein d’une démarche artistique. Ils font également preuve d’une grande inventivité pour créer un espace d’expression permettant d’aborder ces thématiques sous différents angles. Ils nous invitent à questionner l’époque et les grands enjeux existentiels – les uns sur un ton plus provocateur que les autres.

Par exemple?

On peut citer l’artiste suisse Julian Charrière, qui traite souvent de la crise climatique dans ses travaux, notamment sous le prisme de l’industrie pétrolière. Sa dernière série «All Their Land» est dédiée aux champs de pétrole de Los Angeles. Saviez-vous que l’endroit est constellé de centaines de champs pétrolifères sur lesquels repose toute la richesse de la ville, Hollywood compris? Cette réalité étonnante et complexe touche aux avantages fiscaux accordés aux entreprises en Californie, aux investissements effectués par des stars de cinéma dans l’industrie pétrolière et à ceux opérés en retour dans l’industrie cinématographique par les directeurs de sociétés pétrolières. Bref, à toutes ces choses qui ne nous viendraient pas à l’esprit quand on pense à Los Angeles ou à Hollywood! Dans notre esprit, Los Angeles n’est pas le cœur du réacteur de la crise climatique.

L’environnement semble préoccuper beaucoup d’artistes en ce moment.

Oui, nous avons acquis quelques œuvres sur le sujet ces dernières années. Par exemple celles de Tomás Saraceno, qui crée des métropoles du futur aux modes de vie éthiques, prototypes qu’il imagine dénués d’émissions de CO2 et de combustibles fossiles. C’est dans cette démarche qu’il travaille au sein d’une communauté collaborative nommée Aerocene. J’aime sa manière d’allier art et engagement social. La notion de communauté, elle aussi, semble avoir le vent en poupe. Nous avons beaucoup collaboré avec Derrick Adams, qui a fondé une résidence d’artistes à Baltimore, dans le Maryland. Quant à l’artiste indonésien Eko Nugroho, il a créé pour nous une installation consacrée à la problématique de la production du plastique. Son travail fait appel au savoir-faire local d’artisans issus de sa communauté. Une autre artiste qui relaie cette thématique: Malgorzata Mirga-Tas. J’ai été subjuguée par sa création qui a été exposée dans le pavillon polonais à la dernière Biennale de Venise. Elle signe des œuvres textiles grand format réalisées à partir de pièces cousues par des femmes roms, communauté dont l’artiste polonaise est elle-même issue.

L’art est, pour vous, quelque chose d’essentiel et de très personnel. Qu’est-ce qui vous a guidée et éclairée dans votre démarche?

J’ai consacré mon premier cycle d’études aux sciences naturelles, car j’étais douée dans cette matière. À l’époque, des professeurs m’incitaient à rester dans le domaine, car les femmes y étaient encore rares. Par chance, lors de ma troisième année universitaire passée à Paris, un professeur m’a dit: «Mary, tu es à Paris! C’est normal que tu aies envie d’assister à un cours au Louvre.» C’est ce que je me suis empressée de faire: j’ai suivi des cours d’histoire de l’art et j’ai tout absorbé – du Moyen Âge à l’impressionnisme, en passant par la Renaissance.

Mais, par la suite, vous avez suivi des études de droit. La raison l’a emporté?

Mon but n’était pas de devenir avocate, mais directrice de musée. En ce temps-là, les musées étaient majoritairement dirigés par des hommes, et certains échouaient dans leur mission, comme au Los Angeles County Museum of Art ou à la National Gallery of Art de Washington. Apparemment, leur diplôme d’histoire de l’art ne leur suffisait pas pour être à la hauteur des exigences du poste. L’arrivée de Thomas Krens, titulaire d’un MBA, à la tête du Guggenheim à New York a donné une nouvelle vision du profil de directeur de musée. Dans mes jeunes années, je me disais que des études d’histoire de l’art ne suffiraient pas, qu’il faudrait autre chose. Comme le côté business ne m’intéressait pas, je me suis dirigée vers le droit appliqué au domaine de l’art. Cette nouvelle discipline revêtait une dimension intellectuelle et des aspects passionnants.

Vous avez d’abord travaillé comme juriste, et non comme directrice de musée.

J’avoue que ces études ne m’ont pas beaucoup aidée pour démarrer ma carrière dans le monde de l’art. Les décideurs ne voulaient pas embaucher une juriste qui viendrait remettre en question les contrats ou soulever des problèmes. Exercer quelques années le métier de juriste m’a permis de m’occuper de la restitution des œuvres d’art spoliées durant la Seconde Guerre mondiale. L’art allemand est entré dans ma vie, ça a été un déclic. J’ai passé une décennie à Berlin, où j’ai notamment travaillé pour la maison de ventes aux enchères Grisebach et comme correspondante pour «Art Newspaper». De retour aux États-Unis, j’ai travaillé pour le compte de collectionneurs privés à New York et, alors que mon fils était encore petit, j’ai rejoint le Sotheby’s Institute of Art, où j’ai dirigé un master en «Art business».

Qu’est-ce qui distingue une collection privée d’une collection d’entreprise?

La démarche est similaire, surtout au stade de la recherche et de l’acquisition. À cette différence près que les entreprises collectionnent dans un but précis, c’est-à-dire pour un projet précis, à un endroit précis. Nous sommes ainsi à la recherche d’artistes locaux pour notre centrale à Singapour qui souhaite intégrer une œuvre d’art dans l’une de ses salles de conférence. Évidemment, les goûts de chacun influencent la collection, mais nous travaillons en équipe. Chaque membre de ma cellule, composée de onze personnes, suit l’actualité de l’art dans sa région – New York, Londres, Francfort, Singapour, Hong Kong ou Zurich – et soumet ses propres idées. Nous nous entretenons en permanence sur les artistes, et avec eux. Ce qui est fabuleux avec l’art, c’est qu’il constitue un processus d’apprentissage sans fin. Même dans le cas d’une collection existante, il reste beaucoup à assimiler et à explorer. J’aime prendre du recul et établir des connexions entre les nouvelles acquisitions et des œuvres plus anciennes.

Collectionnez-vous aussi à titre personnel?

Toute la question est de savoir à partir de quel moment le fait de posséder quelques œuvres d’art peut être considéré et présenté comme une collection. Et en effet, je pense que ce que j’ai acquis au fil du temps peut être considéré comme une collection. Elle est plutôt biographique, car les œuvres portent souvent la signature d’artistes avec lesquels j’ai une relation particulière ou déjà travaillé. Je possède, par exemple, une lithographie de Louise Bourgeois, parce que mon cabinet d’avocats la représentait autrefois. Certains artistes m’ont offert une de leurs œuvres car ils ne pouvaient pas payer mes honoraires d’avocate. Et parfois, je découvrais des artistes tout simplement parce qu’ils m’abordaient lors d’une petite foire. L’art allemand du XXe siècle est l’une de mes passions, tout comme la photographie.

On notera que, ces derniers temps, vous avez plébiscité les femmes au moment d’acquérir des œuvres pour la Collection UBS.

Pendant de nombreuses décennies, les femmes ont injustement bénéficié d’une moindre reconnaissance que leurs collègues masculins. Aujourd’hui, enfin, elles occupent la place qu’elles méritent et bénéficient d’une plus grande visibilité sur le marché. Et elles n’hésitent pas à traiter les sujets du moment. Nous avons acquis une œuvre de l’artiste californienne Liz Larner qui met en lumière le danger des déchets plastiques pour l’environnement. Ce sont de tels déchets qui composent cette magnifique sculpture, lumineuse et transparente. Nous avons également acheté l’œuvre de Pamela Rosenkranz intitulée «Anamazon (See Lines)», dans laquelle l’artiste suisse évoque la déforestation de l’Amazonie et la dissonance entre une idéalisation de la nature et la volonté manifeste de l’humanité d’en prendre le contrôle.

À l’heure de la mondialisation, l’art est devenu un immense labyrinthe de lieux et de foires. Où trouvez-vous les pièces les plus fascinantes?

Bien entendu, je ne manque jamais les grandes foires comme Art Basel. Elle est d’une qualité exceptionnelle et réunit l’art dans toute sa diversité, du modernisme classique aux artistes émergents. Mais j’aime tout autant les foires plus modestes, moins grand public, comme celle que j’ai récemment visitée à Dublin. Cela vous ouvre les yeux! Malgré la mondialisation, chaque région possède des accents et des valeurs qui lui sont propres. Ainsi, la «Liste Art Fair» de Bâle m’émerveille à chaque fois, même si, l’Asie, Hong Kong et Singapour en tête, restent des rendez-vous passionnants.

Que conseillez-vous à quelqu’un qui commence à s’intéresser à l’art ou qui envisage de se constituer une collection?

Je lui dirais de visiter autant de foires que possible, même si cette personne n’a pas les moyens d’acquérir une œuvre. Cela permet d’affiner ses goûts. Les foires de qualité sont riches d’enseignements. Les lithographies constituent une excellente manière de commencer une collection. Il y a beaucoup d’imprimeurs cultes qui ont collaboré avec les artistes les plus prestigieux. Récemment, nous nous sommes rendus chez Cirrus Gallery & Cirrus Editions, à Los Angeles. C’était passionnant de parler avec les gens qui ont travaillé avec Edward Ruscha depuis le début. Nous achetons beaucoup de lithographies pour notre collection. L’INK Miami Art Fair, à Miami Beach, est incontournable à cet égard. Quand j’aime un artiste dont je ne peux m’offrir les œuvres, je regarde ses lithographies. Certains artistes considèrent leurs lithos comme leur mode d’expression suprême, à l’instar de nombreux expressionnistes allemands du XXe siècle que j’affectionne. Rien ne peut égaler la beauté matérielle d’une gravure sur bois.

Sur le marché de l’art, une tendance semble chasser l’autre. Ne court-on pas le risque de céder aux effets de mode?

Que ce soit lors des foires ou des ventes aux enchères, il faut savoir garder ses distances avec l’atmosphère et acheter ce qui nous plaît vraiment. Et avant de collectionner de l’art, il s’agit d’enrichir ses connaissances en la matière, de procéder à des recherches approfondies. Il faut sillonner les musées: l’essentiel se trouve dans cette quête d’apprentissage. La notion de responsabilité joue également un rôle pivot. Acheter de l’art n’est pas une simple transaction commerciale. Cette démarche nous demande de développer une certaine connaissance du marché de l’art et de prendre conscience de la responsabilité qui nous incombe à l’égard d’une œuvre d’art.

Si vous pouviez formuler un vœu, avec quel artiste, femme ou homme, souhaiteriez-vous passer une journée?

Deux femmes me viennent à l’esprit: la photographe Lee Miller et la figure de l’expressionnisme abstrait Helen Frankenthaler. J’ai découvert leur univers lorsque, jeune avocate, j’ai conclu un contrat de prêt pour exposer leur travail. D’abord mannequin, Lee Miller a collaboré avec des surréalistes comme Man Ray, ce qui l’a menée à la photographie expérimentale, devenant elle-même une grande photojournaliste et reporter de guerre, avant de publier, en prime, un livre de cuisine. Une fabuleuse photographe d’avant-garde très courageuse et très glamour, intime avec toute l’intelligentsia. C’est une personnalité fascinante, à la vie incroyablement riche, mais peu reconnue pour son travail durant de longues années. J’ai un magnifique portrait de Lee Miller, pris par Man Ray pendant qu’elle dormait. Dans un sens, Helen Frankenthaler lui ressemble. Elle appartenait au mouvement expressionniste abstrait, un courant dominé par les hommes. Comme Lee Miller, elle a été très innovante, anticipant même le «color-field painting». Ses toiles gorgées de peinture n’ont pas leur pareil. Elle possédait une maison d’été à Provincetown, sur la péninsule de Cape Cod, là où moi-même je passe mes étés.

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